Serge Lepeltier JUIN ex-ministre redoute que l'écologie passe à l'arrière-plan des objectifs gouvernementaux
Par Eliane PATRIARCA lundi 20 juin 2005 ; Bourges (Cher) envoyée spéciale
Dans l'effervescence qui a suivi le non au référendum sur la Constitution européenne, puis la démission du gouvernement Raffarin, son départ est passé inaperçu. Après quatorze mois au ministère de l'Ecologie, Serge Lepeltier a cédé la place à Nelly Olin. Pourtant, en avril 2004, quand Jacques Chirac avait choisi ce militant du développement durable, ami de Nicolas Hulot, on avait pu espérer un tournant pour la politique de l'écologie. Il n'en a rien été. Preuve qu'à droite comme à gauche elle ne relève pas des priorités et risque, pour les deux ans à venir, les oubliettes. Une inquiétude exprimée par Serge Lepeltier lors de son départ. De Bourges, où il vient d'être réélu maire (UMP), ce gaulliste convaincu, toujours aussi politiquement poli et loyal, tient à assumer un bilan décevant. Mais, dans la réforme nécessaire selon lui pour une politique de l'écologie efficace, on devine les lobbies devant lesquels il a dû plier et les arbitrages défavorables à son ministère.
Débarqué quatorze mois seulement après être entré au ministère, êtes-vous amer ? Je n'ai pas d'amertume, personne n'est propriétaire de son fauteuil. Et puis ces quatorze mois m'ont beaucoup apporté. J'ai réalisé que les enjeux environnementaux sont plus considérables qu'on ne le dit et qu'il est urgent de mettre l'environnement au coeur de toute politique. Je considère avoir fait avancer de nombreux dossiers : les biocarburants, la charte de l'environnement, la loi sur l'eau qui était enlisée, le plan climat. On l'a beaucoup décrié, ce plan, mais nombre de mesures se mettent en oeuvre qui vont nous faire entrer dans la norme de Kyoto. Nous avons aussi rattrapé les trois quarts du retard sur la transcription du droit européen. Mais je suis un peu triste de partir alors que j'étais au milieu du gué. Pour des actions comme celles requises par l'écologie, il faut au minimum deux ans.
Lors de la passation de pouvoirs, vous avez alerté sur le risque de disparition du ministère de l'Ecologie... C'est un ministère qui dérange, l'«empêcheur de tourner en rond». Alors ceux que l'on dérange, les représentants d'intérêts particuliers, ne souhaitent qu'une chose, c'est qu'il n'existe pas. C'est ma crainte. On ne le supprimera pas, c'est impossible politiquement. Mais, sans le dire, on risque de n'en faire qu'une vitrine.
C'est ce qui va se passer d'ici à 2007 ? Non, pour en avoir discuté avec le président de la République qui est très conscient des enjeux, je ne le crois pas. Mais il n'empêche que, dans le quotidien, il y a ce risque de disparition de l'écologie.
C'est un ministère où l'on avale des couleuvres, comme le rejet du bonus-malus pour favoriser la voiture propre... Je vis comme un échec de ne pas avoir obtenu le bonus-malus et j'assume la mauvaise préparation de l'annonce de cette mesure. Il y a eu un refus des parlementaires de débattre, parce que c'était trop dérangeant. Il n'empêche que, grâce au plan climat et à l'annonce du bonus-malus, la sensibilisation à la voiture propre s'est faite. C'est vraisemblablement une des choses les plus importantes de ces quatorze mois au ministère. Aujourd'hui, tout le monde en parle et les constructeurs automobiles s'y sont tous mis, ils ont même créé des primes écolos. L'écologie ne vit pas sans débat ni polémique. Si nous n'acceptons pas d'entrer dans le débat, nous faisons du consensus qui est du conservatisme. Moi, je refuse ça. J'assume ce que j'ai fait en quatorze mois, les décisions qu'on a prises ne sont pas suffisantes, loin de là, mais j'ai dû entrer dans le système existant. Et je pense qu'il faut totalement le changer.
Que préconisez-vous pour une réelle efficacité ? L'enjeu est tel qu'il faut absolument changer d'échelle. En 1971, il y a eu la formidable création du ministère de l'Environnement, qui a pris progressivement sa place mais reste en construction. Aujourd'hui, il faut sortir de ce cadre.
C'est-à-dire ? Sur le plan structurel, trois mesures me paraissent essentielles. D'abord, le budget. On ne peut se contenter de glaner 10 millions par-ci, 50 par-là. L'objectif minimal, c'est que le budget du ministère de l'Ecologie représente au minimum 1 % du budget de l'Etat. Cela paraît dérisoire, mais c'est le multiplier par trois ! Et puis il faut changer le périmètre de ce ministère, lui adjoindre l'Energie. La question centrale en matière d'écologie, c'est le changement climatique, et donc la question énergétique. Or ce ministère n'a pas la responsabilité de l'énergie, il ne l'a jamais eue. Il n'est donc pas responsable du développement des énergies renouvelables, des éoliennes, du solaire, c'est absurde !
Enfin, ce ministère doit être placé à un niveau plus élevé dans la hiérarchie gouvernementale, au même niveau que la Défense, les Affaires étrangères ou l'Intérieur. Parce que les enjeux sont aussi essentiels. Il faut qu'un rapport de force s'établisse en faveur de l'écologie. Pour que ce soit l'intérêt général qui prime.
Sur le fond, je pense qu'il faut réconcilier économie et écologie et, pour cela, intégrer dans les coûts de production l'empreinte écologique. On pourrait, par exemple, faire passer la TVA à 33 % pour les produits les plus polluants et à 0 % pour les produits propres, la moyenne restant à 20 %.
Vous avez annoncé continuer le «combat de l'écologie»... Oui, je suis déterminé et je me sens désormais plus libre. Aujourd'hui, la France est enlisée. Sous le poids de son endettement, elle se paupérise et n'a plus les moyens de mener certaines politiques. Elle souffre aussi du manque d'emplois. Il faut un électrochoc pour sortir de cela. Je pense que les valeurs de l'écologie anticipation, respect de la nature, donc de l'autre, équilibre, diversité peuvent être une des clés de la réorganisation de la société. Il faut que nous passions d'une société d'excès à une société d'équilibre. |